L'implication des activités humaines dans le réchauffement climatique,
durant le siècle dernier du moins, est largement admise. Mais l'homme
est-il seul sur le banc des accusés? Des phénomènes astronomiques
joueraient-ils aussi un rôle non négligeable ? La question passionne les
scientifiques. Elle sera traitée lors des Colloques Wright, qui
s'ouvrent ce lundi à Genève.
Orbite, axe et météorites
« Les phénomènes en cause sont différents selon les échelles de
temps observées », dit d'emblée Edouard Bard, professeur au Collège de
France et titulaire de la chaire de l'évolution du climat et de
l'océan. Grâce à une description de la mécanique céleste peaufinée au
fil des siècles, il ne fait plus aucun doute que les modifications de
l'orbite terrestre autour du Soleil, et donc la distance entre les deux
astres, influencent le climat. De même que les variations d'inclinaison
de l'axe de rotation de la Terre : la répartition de l'éclairement
solaire s'en trouve variée. « Ces changements suivent des cycles de 20 à
100 milliers d'années », détaille le professeur. Ils peuvent expliquer
les périodes glaciaires. Car, selon Michel Grenon, astrophysicien à
l'Observatoire de Genève, « la température moyenne varierait de 1 à 8
degrés ».
Autre influence possible, heureusement rare : « Les grosses
météorites qui, en percutant la Terre, produiraient de gros nuages de
poussière réduisant brusquement la température, comme cela a été
observé lors d'éruptions volcaniques majeures », cite Edouard Bard. A
une échelle de temps plus restreinte enfin, les principaux effets
astronomiques sur le climat sont dus à une source d'humeur variable: le
Soleil.
En 1801 déjà, l'astronome britannique William Herschel suggère un
lien entre le nombre de taches visibles sur l'astre et le prix du
froment, donc le climat sous lequel cette céréale a poussé. Plus tard,
il est acquis que ces taches, qui vont et viennent régulièrement, sont
d'autant plus nombreuses que le Soleil fonctionne à plein régime. La
dynamique du système climatique pourrait donc être en partie « pilotée »
par l'activité de notre étoile. Mais comment ?
Rayons lumineux et UV
« L'énergie lumineuse rayonnée par le Soleil a été longtemps
supposée invariable, et maintenant estimée sur Terre à 1366 W/m2,
explique Edouard Bard. D'où l'utilisation du terme « constante solaire ».
Grâce à divers instruments de mesures spatiaux, on sait désormais que
cette « constante » fluctue selon divers cycles, le plus court étant de
onze ans. « Cela se traduit par une variation de l'éclairement total
d'environ 0,1 %. »
Pour certains, de telles fluctuations, surtout les plus longues,
ont pu être à l'origine de changements climatiques importants, tel que
le «petit âge glaciaire», période de froid qui a touché l'Europe entre
1680 et 1850. Ou le lent réchauffement de 0,8 °C observé depuis le
milieu du XIXe siècle. Toutefois, une étude parue en septembre 2006
dans Nature a compilé les mesures d'activité solaire recueillies depuis
1978 et les a extrapolées au dernier millénaire. Bilan : « Les variations
de l'éclairement solaire sont trop faibles pour avoir eu un effet
significatif sur le réchauffement depuis le XVIIe siècle, encore moins
depuis 1970. Il aurait fallu pour cela un écart de 2 % au lieu de 0,1 % »,
résume Claus Fröhlich, du Centre mondial de rayonnement à Davos et
coauteur de l'étude. De quoi disculper le Soleil ?
Pas si vite. Selon Edouard Bard, «un suivi sur 28 ans, soit presque
trois cycles de 11 ans, ne suffit pas pour tirer des conclusions
définitives. Il faut rester prudent». Et la plupart de ces mesures ont
été réalisées dans le spectre de lumière visible. Or les variations
dans le domaine des ultraviolets (UV) peuvent être cent fois plus
importantes.
Des UV, on sait qu'ils ne sont pas inoffensifs sur la haute
atmosphère. « Il se peut donc que ces rayons, lorsqu'ils augmentent,
aient un effet très important », affirme Joanna Haigh. Cette physicienne
de l'atmosphère à l'Imperial College de Londres vient de développer son
idée dans le magazine NewScientist. Grâce à des modèles informatiques,
elle a montré qu'une variation des UV incidents sur la haute atmosphère
pouvait, par un processus thermochimique, modifier sa composition,
notamment sa teneur en ozone. Avec, au final, des changements affectant
la circulation atmosphérique (dont les jet-streams), et donc le climat.
Mais Edouard Bard demeure sceptique : il semble que cette influence
n'amplifierait que d'environ 30 % la variation de l'éclairement solaire.
Affaire classée ?
Rayons cosmiques
Que nenni. Plusieurs études ont montré que la température à la
surface de la Terre semblait bel et bien être corrélée avec le nombre
de taches sur le Soleil, et donc avec son activité. Pour le vérifier
sur de longues périodes, les scientifiques tirent profit de
«collaborateurs» invisibles: les rayons cosmiques. Il s'agit de noyaux
atomiques de hautes énergies provenant de supernovae ou d'autres
sources situées au fond de l'espace. Ils pleuvent en permanence sur la
Terre et traversent sans dommage tout objet ou être vivant. Parfois,
ces corpuscules interagissent avec l'atmosphère et laissent des traces
sous la forme d'atomes de carbone-14 (14C) ou de bérylium-10 (10Be),
appelés cosmonucléides. Petit à petit, les premiers sont absorbés par
les arbres et les autres incorporés dans les couches des glaciers.
Au lieu d'arriver sur Terre, nombre de rayons sont déviés par
l'héliosphère, ce bouclier magnétique généré par le Soleil autour du
système solaire. Lorsque l'astre est très actif, cette protection est
meilleure et une quantité moindre de rayonnement cosmique pénètre dans
l'atmosphère. A l'inverse, lorsque notre étoile est calme, le bouclier
en laisse passer un flux accru. En étudiant les quantités de
cosmonucléides piégés dans les cernes des arbres ou les carottes
glaciaires, les scientifiques peuvent reconstituer l'activité du
soleil, et cela sur 118 202 000 ans.
En 1997, des chercheurs danois relancent alors une vieille idée: et
si ces rayons cosmiques, en plus d'être de fabuleux outils pour
remonter le temps, avaient un effet direct sur les changements
climatiques? Après tout, ces scientifiques se sont basés sur leurs
observations des années 1979 à 1992 : lorsque l'activité solaire était à
son maximum, réduisant ainsi sur Terre jusqu'à 25 % la quantité de
rayons cosmiques, la couverture nuageuse baissait de 3 %.
Leur hypothèse : les rayons cosmiques, en percutant les particules
présentes dans l'atmosphère, les chargent électriquement. Ces ions font
alors office de germes de condensation pour les molécules d'eau.
Conclusion : moins le rayonnement cosmique est présent (autrement dit
plus le soleil est actif), moins le nombre de gouttelettes constituant
les nuages est important. Des nuages qui réfléchissent d'ordinaire la
lumière incidente et refroidissent la Terre. Hâtivement, ces chercheurs
affirment alors que «ce forçage climatique peut expliquer presque tous
les changements sur la période étudiée». Notamment que la Terre s'est
réchauffée au XXe siècle parce que la moyenne de rayons cosmiques
l'atteignant a baissé de 3,7 %. CQFD ?
Toujours pas. Les travaux danois font vite l'objet d'une
controverse. On leur reproche une faible fiabilité des données. Voire
qu'elles ont été choisies en fonction des conclusions souhaitées. De
plus, la même corrélation ne s'est pas poursuivie au cours des années
suivantes. Henrik Svensmark et son équipe modèrent alors leurs
conclusions, modifient leurs analyses et proposent une nouvelle
explication restreinte aux nuages de basses altitudes (2000 à 3000 m).
« Ce n'est que le début d'une piste, commente Edouard Bard. Il faut
ensuite trouver des mécanismes explicatifs inédits... Or la basse
atmosphère contient déjà assez d'aérosols susceptibles de devenir des
noyaux de condensation, sans que d'autres, générés par les rayons
cosmiques, soient nécessaires. Ce qui manque le plus souvent pour
former des nuages, c'est d'abord la saturation en vapeur d'eau. »
Mais des mécanismes causals, l'équipe Svensmark est désormais prête
à en proposer. Dans un article publié en octobre 2006 dans les
Proceedings of the Royal Society A, elle présente son expérience: une
chambre à réaction contient divers gaz (dioxide de soufre, ozone et
vapeur d'eau) reproduisant la basse atmosphère. Lorsque des rayons
cosmiques traversaient ce volume, des microgouttelettes d'acide
sulfurique et d'eau se formaient, créant autant de briques de base des
futurs germes de condensation. Des noyaux dont la formation serait,
selon les chercheurs, favorisée par les électrons libérés lors des
chocs entre rayons cosmiques et particules de gaz.
Cette expérience reste basique et préliminaire. Mais au CERN, près
de Genève, des physiciens ont un projet similaire quoique d'une autre
envergure. Baptisé CLOUD, il implique 18 institutions de neuf pays.
« Nous disposons aussi d'une chambre reproduisant l'atmosphère, explique
Jasper Kirkby, porte-parole de l'expérience. Mais cette fois, nous
utiliserons des faisceaux de particules chargées, dirigés sur ce
mélange de gaz, pour simuler les rayons cosmiques. Nous pourrons mieux
contrôler tous les paramètres. » Et, espère-t-il, détailler le lien
entre les rayons cosmiques et la formation des gouttelettes à l'origine
des nuages. Le prototype a été mis en marche à mi-octobre; une version
définitive devrait fournir des résultats d'ici à 2010. Fin de
l'histoire ? A voir.
L'homme disculpé ?
Jasper Kirkby lui-même se veut réservé. « Même si notre expérience
fonctionne, il sera encore illusoire de quantifier l'impact des rayons
cosmiques sur les changements climatiques, tant tous les processus
impliqués sont complexes. Peut-être sera-t-il par contre possible
d'inclure ce mécanisme dans les modèles climatiques. »
Pour Michel Grenon, « décrypter ce phénomène permettra surtout
d'encore mieux évaluer les effets réellement dus à l'homme ». La
responsabilité de ce dernier face aux changements climatiques n'est
donc en rien exonérée. Edouard Bard abonde : « Même en tenant compte
d'une amplification encore hypothétique du rôle du Soleil, nous
n'arriverons pas à expliquer l'accélération du réchauffement des trois
dernières décennies si nous n'incluons pas le facteur humain, en
particulier l'augmentation des teneurs atmosphériques en gaz à effet de
serre. » L'un dans l'autre, la plupart des scientifiques s'accordent à
dire que la « culpabilité » du Soleil et de tous ces phénomènes
astronomiques dans le réchauffement climatique actuel se monte donc au
plus à 20-30 %.
Note d'optimisme: après une phase de forte activité au XXe siècle,
caractérisé par un nombre élevé de taches solaires, certains astronomes
prédisent que le Soleil va drastiquement se calmer durant les
prochaines décennies. Et donc peut-être conduire à une phase de modique
refroidissement de la planète. « Au mieux, cela nous donnera-t-il un
tout petit peu plus de répit avant de devoir agir », avise Joanna Haigh.
Article tiré de LeTemps.ch