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Mes délires, divagations et folies sur : musique, cinéma, société, coups de coeur et coups de geule, mes textes et poèmes, Johnny Depp, Tim Burton, Peter Jackson, film d'horreur, Nostradamus, Vampires, Leonardo da Vinci, dictionnaire elfique, bons plans,

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Érosion des berges


La Côte-Nord en péril

    L’endroit ressemble à une plage de Normandie après le débarquement de 1945: des falaises de sable et d’argile éventrées, des arbres effondrés pêle-mêle, les racines tendues vers le ciel et la tête léchée par les vagues, des morceaux de lande affaissés sur la grève… Nous sommes pourtant à Rivière-Saint-Jean, sur la Côte-Nord, en 2006.

    «Quand je vous dis que le fleuve s’élargit», lance Pascal Bernatchez, toujours impressionné par la scène. Directeur du Département de géographie de l’Université du Québec à Rimouski (UQAR), le chercheur de 34 ans commence son inspection de la Côte-Nord par ce lieu où l’érosion est particulièrement rapide. «Ici, le littoral a reculé de 300 m en moyenne en 70 ans», explique-t-il en montrant un chemin débouchant sur le vide et qui menait autrefois à une maison aujourd’hui engloutie par les flots. «Le phénomène s’est amplifié depuis quelques années et, à certains endroits, 10 m de côte peuvent disparaître en une seule année!»

    Même si le phénomène est spectaculaire, il reste difficile à observer sur le vif, et la plage défoncée semble statique au visiteur occasionnel. D’où l’importance des 2 800 bornes dont le géographe a jalonné les 3 500 km du littoral du Québec, de la baie des Chaleurs à Blanc-Sablon en passant par Percé, Matane, Rivière-du-Loup, Montmagny, La Malbaie, Baie-Comeau… Situées au centimètre près grâce à un repérage par GPS, elles ont été fixées à une distance soigneusement marquée de la ligne de côte, frontière entre la végétation et la plage.

    À Rivière-Saint-Jean, atteindre la vingtaine de bornes ressemble à un boulot de trappeur: en cette fin du mois de mars, il faut s’enfoncer dans la neige jusqu’aux fesses, se faufiler parmi l’enchevêtrement des branches d’épinettes, patauger jusqu’aux chevilles dans la tourbe… Pascal Bernatchez mesure la longueur qui sépare chaque pieu de la ligne de côte. Plantés en 2000 à 25 m du bord de la falaise, certaines bornes se trouvent aujourd’hui à… 80 cm du vide! Fort de ses 2 800 points de repère et d’autres méthodes de mesure — dont l’examen de photos aériennes prises dans le passé —, le géographe est à même d’affirmer que l’érosion s’accélère depuis 10 à 15 ans.

    Pour les scientifiques, cette accélération pourrait se révéler un signe du réchauffement du climat. Pourtant, le niveau de la mer n’a pas encore augmenté des 60 à 70 cm prévus pour les 100 prochaines années. Alors, qu’est-ce qui gruge ainsi les côtes?

    «L’érosion n’est pas seulement due à l’action des vagues, explique Pascal Bernatchez. Le réchauffement climatique va accentuer d’autres phénomènes moins connus, mais qui provoquent tout autant le recul des berges: l’écoulement d’eaux souterraines, le dessèchement de l’argile par le soleil, qui la fait fendiller et céder par plaques, la succession de phases de gel et de dégel, qui sont à l’origine de cassures dans le sol… Des températures plus élevées entraîneront forcément des épisodes plus fréquents de ce genre, des pluies plus importantes, des périodes de canicule plus nombreuses, des hivers où le mercure jouera au yoyo et franchira la barre du zéro. Tout cela augmentera l’usure de la côte de l’intérieur.»

    Tandis que nous longeons la plage, nous sommes justement témoins d’un glissement de terrain, à 20 m à peine de nous. Une tranche de falaise argileuse de 3 m d’épaisseur, ruisselante d’eau, se liquéfie soudainement et se déverse comme de la lave grise sur l’estran. La marée haute emportera à jamais cette portion de côte.

    Les vagues joueront d’ailleurs un rôle majeur dans l’érosion de la côte. Leur attaque sera renforcée par l’augmentation du niveau de la mer (attribuable à la fonte des calottes glaciaires et à l’accroissement du volume même de l’eau), la plus grande fréquence des tempêtes et l’absence de banquise l’hiver, comme ce fut le cas cette année. «La banquise protège la plage des courants et du ressac, explique le géographe. Si elle n’est pas assez importante, il se forme un “pied de glace”, un petit mur d’écume et d’embruns gelés sur lequel les vagues viennent buter, engendrant des tourbillons qui creusent la plage en profondeur. De plus, la neige tombée sur la banquise s’accumule généralement le long des falaises et les met à l’abri du gel-dégel. Ce qui risque d’être de moins en moins souvent le cas.»

    Pascal Bernatchez reprend sa voiture et avale les kilomètres vers l’ouest pour se rendre dans le secteur de Clarke, à Sept-Îles. Quelques chalets jouent aux équilibristes, leur terrasse suspendue dans le vide, au-dessus d’une petite falaise de sable. «Il n’y a plus rien à faire pour eux, se désole le géographe. Le recul est trop important, malgré les rochers entassés sur la plage pour les protéger. En effet, les enrochements ne soutiennent plus la falaise pendant 30 ans, comme autrefois, mais quelques années seulement, avant de s’effondrer à leur tour. Quand ils ne créent pas de problèmes ailleurs.»

    Ainsi, au parc nature de Pointe-aux-Outardes, à l’ouest de Baie-Comeau, prochaine étape du chercheur, un enrochement destiné à protéger un pavillon abritant des toilettes publiques a dévié les courants marins et provoqué une échancrure dans la plage quelques mètres plus loin, menaçant alors un sentier aménagé. Une structure de bois fixée dans le sable pour sauvegarder le chemin a causé le même phénomène un peu plus loin, mettant en péril cette fois le marais, une des raisons d’être du parc.

    Sachant qu’un enrochement coûte de 700 000 à un million de dollars le kilomètre, il vaut mieux être sûr que la solution n’aggravera pas la situation. Car outre les problèmes locaux, l’artificialisation du littoral provoque aussi un déficit en sédimentation, c’est-à-dire en dépôt de sable le long des berges. «Or, ces plages forment une protection naturelle du littoral, dit Pascal Bernatchez. Je pense qu’il serait bon d’essayer ce qui se fait déjà avec succès en Europe: recharger en sable certains secteurs plutôt que les enrocher à tout prix.»

    Trouver la solution la plus appropriée à chaque problème, c’est ce qui pousse le scientifique à se battre pour une gestion globale du littoral. «Il faut que tous les acteurs concernés par le phénomène discutent ensemble afin de déterminer les moyens les mieux adaptés, comme cela se fait dans les comités mis en place par Ouranos, dit-il [voir l’encadré «Les défis de l’avenir», p. xx]. Dans les décennies à venir, des portions de côte extrêmement importantes risquent de disparaître [voir l’encadré «Trois scénarios pour demain», p. xx]. En agissant de manière concertée, on pourrait économiser des millions de dollars.»

    La série de relevés se termine plus à l’ouest, par la récupération du matériel de Maude Corriveau, étudiante du Département de géographie. De la falaise d’argile qui constitue la côte de Ragueneau, à l’ouest de Baie-Comeau, elle sort des tubes en PVC contenant des capteurs de température. «Je les avais enfoncés de presque 2 m dans la falaise cet automne, explique-t-elle, et 1,1 m est déjà à découvert. Tout ça est arrivé en plein hiver, alors qu’on pense justement que l’érosion est à l’arrêt.»

    Sa recherche concernant l’action des températures sur la falaise est un des multiples travaux menés par les étudiants ou les assistants de Pascal Bernatchez. Un de leurs buts est de connaître exactement la dynamique d’érosion de la côte. Ainsi, il sera possible de déterminer avec plus de précision la façon dont chaque portion du littoral réagit aux changements du climat. Beaucoup d’endroits ne seront plus à la mode pour construire un chalet. À moins de le vouloir vraiment les pieds dans l’eau.


Trois scénarios pour demain

    La spécialité d’Antoine Morissette, agent de recherche au module de géographie de l’Université du Québec à Rimouski, c’est… l’avenir. Il cherche en effet à savoir à quelle sauce les côtes du Québec seront grignotées. Environ 60% du littoral est sensible à l’érosion. «Nous appliquons trois scénarios, tous établis en fonction de changements climatiques différents: un optimiste, un modéré et un pessimiste», explique-t-il en montrant sur son ordinateur une portion de côte près de Barachois, en Gaspésie. Selon les hypothèses, la côte là-bas aura reculé, dans 50 ans, de 21,5 m, de 37,5 m ou de 76 m! Une partie plus meuble, constituée d’une plage, pourrait même reculer de 400 m!

    Sur la photo aérienne, des hachures orange ou rouges sapent de plus en plus la côte, au fur et à mesure que les scénarios empirent. Les deux derniers ne laissent d’ailleurs que peu de chances de survie à la voie ferrée et à la route 132, qui passent par là. «Ces estimations sont destinées à aider les acteurs du littoral à trouver les solutions les mieux adaptées, explique le chercheur. Dans ce cas-ci, il vaut mieux envisager de déplacer la voie ferrée et la route, plutôt que de tenter de les protéger par des enrochements, qui ne tiendront pas.»

Où construire?

    L’accentuation de l’érosion pose déjà des problèmes aux collectivités du littoral. Cet automne, à Sept-Îles, la Ville a enroché en catastrophe la plage devant des maisons qui risquaient d’être emportées par l’eau. «D’autres ont dû être déplacées, raconte le maire, Ghislain Lévesque. Je suis à la mairie depuis 1998 et c’est la première fois que je dois faire une telle chose. Pour éviter que ce genre de situation ne se répète, la municipalité a redéfini les limites de construction dans le cadre d’un programme d’expérimentation.»

    Ainsi, à certains endroits, on ne peut plus construire à 10 ou 15 m de la ligne de côte, comme c’était le cas autrefois, mais à 100, voire à 200 m! Des terrains avec vue imprenable sur le Saint-Laurent sont donc devenus inconstructibles. Au grand dam de leurs propriétaires. «Mais nous devons penser aux générations futures, explique Ghislain Lévesque. Nous ne pouvons pas, d’un côté, tenter de résoudre les problèmes actuels et, de l’autre, permettre de nouvelles constructions qui causeront d’autres problèmes plus tard.»

    Le maire admet aussi qu’il y a un gros travail de sensibilisation à faire auprès de la population. «Certains habitants établis ici depuis longtemps ne comprennent pas pourquoi ils ne pourraient plus vivre à l’avenir comme ils le font depuis toujours. Ils admettent mal que le réchauffement climatique est quelque chose de réel et de concret. Pourtant, cette année, nous n’avons quasiment pas eu de glace en mer.»

Les défis de l’avenir

    Pour le littoral de l’ensemble du Québec, le réchauffement du climat pourrait s’avérer catastrophique sur le plan économique. «Dans les 30 années à venir, un patrimoine privé et public d’un milliard de dollars sera menacé par les eaux», estime Jean-Pierre Savard, responsable d’une recherche sur le sujet au sein d’Ouranos, un consortium sur la climatologie régionale et les changements climatiques. «Or, beaucoup de maires et de collectivités n’ont pas pris conscience qu’ils autorisent encore la construction dans des zones risquées. La fin du 20e siècle a été une sorte de retour à la mer et tout le monde a voulu s’installer au plus près du littoral. Mais cela pourrait s’avérer une belle erreur, en raison du réchauffement climatique.»

    Pour tenter d’aborder au mieux tous les problèmes soulevés par l’érosion, trois comités multidisciplinaires ont été créés pour les secteurs de Sept-Îles, de Percé et des îles de la Madeleine. Ils regroupent des citoyens, les maires, divers ministères du gouvernement du Québec (Transports, Sécurité publique, Parcs…) et des scientifiques. En tout, de 40 à 45 personnes dans chaque comité tentent de trouver les solutions les mieux adaptées en fonction de tous les paramètres possibles. «Les propositions que les comités feront représenteront des solutions directement utilisables par d’autres collectivités et d’autres décideurs, explique Jean-Pierre Savard. Cet aménagement concerté permettra de savoir dans quels secteurs il n’est plus possible de construire sans risque, mais aussi où l’on pourra continuer à profiter du Saint-Laurent au plus près.»


Article tiré de lactualité.com
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