Même si le phénomène est spectaculaire, il reste difficile à observer sur le vif, et la plage défoncée semble statique au visiteur occasionnel. Doù limportance des 2 800 bornes dont le géographe a jalonné les 3 500 km du littoral du Québec, de la baie des Chaleurs à Blanc-Sablon en passant par Percé, Matane, Rivière-du-Loup, Montmagny, La Malbaie, Baie-Comeau Situées au centimètre près grâce à un repérage par GPS, elles ont été fixées à une distance soigneusement marquée de la ligne de côte, frontière entre la végétation et la plage.
À Rivière-Saint-Jean, atteindre la vingtaine de bornes ressemble à un boulot de trappeur: en cette fin du mois de mars, il faut senfoncer dans la neige jusquaux fesses, se faufiler parmi lenchevêtrement des branches dépinettes, patauger jusquaux chevilles dans la tourbe Pascal Bernatchez mesure la longueur qui sépare chaque pieu de la ligne de côte. Plantés en 2000 à 25 m du bord de la falaise, certaines bornes se trouvent aujourdhui à 80 cm du vide! Fort de ses 2 800 points de repère et dautres méthodes de mesure dont lexamen de photos aériennes prises dans le passé , le géographe est à même daffirmer que lérosion saccélère depuis 10 à 15 ans.
Tandis que nous longeons la plage, nous sommes justement témoins dun glissement de terrain, à 20 m à peine de nous. Une tranche de falaise argileuse de 3 m dépaisseur, ruisselante deau, se liquéfie soudainement et se déverse comme de la lave grise sur lestran. La marée haute emportera à jamais cette portion de côte.
Les vagues joueront dailleurs un rôle majeur dans lérosion de la côte. Leur attaque sera renforcée par laugmentation du niveau de la mer (attribuable à la fonte des calottes glaciaires et à laccroissement du volume même de leau), la plus grande fréquence des tempêtes et labsence de banquise lhiver, comme ce fut le cas cette année. «La banquise protège la plage des courants et du ressac, explique le géographe. Si elle nest pas assez importante, il se forme un pied de glace, un petit mur décume et dembruns gelés sur lequel les vagues viennent buter, engendrant des tourbillons qui creusent la plage en profondeur. De plus, la neige tombée sur la banquise saccumule généralement le long des falaises et les met à labri du gel-dégel. Ce qui risque dêtre de moins en moins souvent le cas.»
Ainsi, au parc nature de Pointe-aux-Outardes, à louest de Baie-Comeau, prochaine étape du chercheur, un enrochement destiné à protéger un pavillon abritant des toilettes publiques a dévié les courants marins et provoqué une échancrure dans la plage quelques mètres plus loin, menaçant alors un sentier aménagé. Une structure de bois fixée dans le sable pour sauvegarder le chemin a causé le même phénomène un peu plus loin, mettant en péril cette fois le marais, une des raisons dêtre du parc.
Sachant quun enrochement coûte de 700 000 à un million de dollars le kilomètre, il vaut mieux être sûr que la solution naggravera pas la situation. Car outre les problèmes locaux, lartificialisation du littoral provoque aussi un déficit en sédimentation, cest-à-dire en dépôt de sable le long des berges. «Or, ces plages forment une protection naturelle du littoral, dit Pascal Bernatchez. Je pense quil serait bon dessayer ce qui se fait déjà avec succès en Europe: recharger en sable certains secteurs plutôt que les enrocher à tout prix.»
Trouver la solution la plus appropriée à chaque problème, cest ce qui pousse le scientifique à se battre pour une gestion globale du littoral. «Il faut que tous les acteurs concernés par le phénomène discutent ensemble afin de déterminer les moyens les mieux adaptés, comme cela se fait dans les comités mis en place par Ouranos, dit-il [voir lencadré «Les défis de lavenir», p. xx]. Dans les décennies à venir, des portions de côte extrêmement importantes risquent de disparaître [voir lencadré «Trois scénarios pour demain», p. xx]. En agissant de manière concertée, on pourrait économiser des millions de dollars.»
La spécialité dAntoine Morissette, agent de recherche au module de géographie de lUniversité du Québec à Rimouski, cest lavenir. Il cherche en effet à savoir à quelle sauce les côtes du Québec seront grignotées. Environ 60% du littoral est sensible à lérosion. «Nous appliquons trois scénarios, tous établis en fonction de changements climatiques différents: un optimiste, un modéré et un pessimiste», explique-t-il en montrant sur son ordinateur une portion de côte près de Barachois, en Gaspésie. Selon les hypothèses, la côte là-bas aura reculé, dans 50 ans, de 21,5 m, de 37,5 m ou de 76 m! Une partie plus meuble, constituée dune plage, pourrait même reculer de 400 m!
Où construire?
Laccentuation de lérosion pose déjà des problèmes aux collectivités du littoral. Cet automne, à Sept-Îles, la Ville a enroché en catastrophe la plage devant des maisons qui risquaient dêtre emportées par leau. «Dautres ont dû être déplacées, raconte le maire, Ghislain Lévesque. Je suis à la mairie depuis 1998 et cest la première fois que je dois faire une telle chose. Pour éviter que ce genre de situation ne se répète, la municipalité a redéfini les limites de construction dans le cadre dun programme dexpérimentation.»
Ainsi, à certains endroits, on ne peut plus construire à 10 ou 15 m de la ligne de côte, comme cétait le cas autrefois, mais à 100, voire à 200 m! Des terrains avec vue imprenable sur le Saint-Laurent sont donc devenus inconstructibles. Au grand dam de leurs propriétaires. «Mais nous devons penser aux générations futures, explique Ghislain Lévesque. Nous ne pouvons pas, dun côté, tenter de résoudre les problèmes actuels et, de lautre, permettre de nouvelles constructions qui causeront dautres problèmes plus tard.»
Les défis de lavenir
Pour le littoral de lensemble du Québec, le réchauffement du climat pourrait savérer catastrophique sur le plan économique. «Dans les 30 années à venir, un patrimoine privé et public dun milliard de dollars sera menacé par les eaux», estime Jean-Pierre Savard, responsable dune recherche sur le sujet au sein dOuranos, un consortium sur la climatologie régionale et les changements climatiques. «Or, beaucoup de maires et de collectivités nont pas pris conscience quils autorisent encore la construction dans des zones risquées. La fin du 20e siècle a été une sorte de retour à la mer et tout le monde a voulu sinstaller au plus près du littoral. Mais cela pourrait savérer une belle erreur, en raison du réchauffement climatique.»
Pour
tenter daborder au mieux tous les problèmes soulevés par lérosion,
trois comités multidisciplinaires ont été créés pour les secteurs de
Sept-Îles, de Percé et des îles de la Madeleine. Ils regroupent des
citoyens, les maires, divers ministères du gouvernement du Québec
(Transports, Sécurité publique, Parcs
) et des scientifiques. En tout,
de 40 à 45 personnes dans chaque comité tentent de trouver les
solutions les mieux adaptées en fonction de tous les paramètres
possibles. «Les propositions que les comités feront représenteront des
solutions directement utilisables par dautres collectivités et
dautres décideurs, explique Jean-Pierre Savard. Cet aménagement
concerté permettra de savoir dans quels secteurs il nest plus possible
de construire sans risque, mais aussi où lon pourra continuer à
profiter du Saint-Laurent au plus près.»