Cela nous ramène au fameux conflit de John Waters qui a sans doute dû
voir le film et lapprécier : la frontière entre le bon mauvais goût et
le mauvais mauvais goût. Herman Yau répondrait certainement qu
se situe dans le mauvais mauvais goût tout en le trouvant délicieux et
par conséquent bon. Quant à lodorama, ce nest plus la peine puisque
la mise en scène et les effets du cinéaste sont si efficaces quils
parviennent à nous donner la nausée et nous faire ressentir ce quon
pourrait appeler la grande poubelle intérieure du protagoniste (un plan
subjectif dans sa bouche est à ce titre marquant). Son odeur
nauséabonde colle au film dun bout à lautre.
Le pré-générique résonne comme une mise en garde à ceux qui oseraient
tenter laventure. A-Kai (Anthony Wong, déjà terriblement marquant dans
The untold story), gangster exécrable, zigouille son boss qui
la surpris en train de baiser sa femme. Unique survivante du carnage,
une gamine, effrayée et marquée à vie, échappe in extremis des griffes
du vilain Anthony. Dix ans plus tard, la fillette a grandi et A-Kai est
devenu serveur payé à la sauvette dans un restau de Johannesburg qui ne
connaît sensiblement pas le mot hygiène. Changement de cadre : lancien
gangster part avec son nouveau patron chercher des cochons dans un
village Zulu, assiste à des rites vaudous, sengueule sévèrement avec
son semblable... Alors quil errait gentiment au bord dune rivière, il
croise une autochtone à moitié dépoilée quil aimerait bien violer.
Pendant le coït, cette dernière est soudainement assaillie de spasmes
convulsifs du genre inquiétant. Problème : la demoiselle en question
est atteinte du virus Ebola. Cest le début de la fin. Sur le papier,
le film présente une vision si atroce de lhumanité quon serait tenté
de fuir toute envie de reluquer lobjet. A lécran, le résultat se
contrefout royalement des tabous et des valeurs et rigole de ses
transgressions diverses et variées (cannibalisme, viol
) assumées avec
un mauvais goût. Alors que certaines exégèses sont encore en train de
se demander si tout ceci nest pas une métaphore sur le SIDA, dautres
préfèrent prendre cette histoire de zozos au millième degré. Et, en
effet, il est préférable de laisser ses élans humanistes au vestiaire
et de succomber sans rechigner à la surenchère cradingue de ce film qui
na honte de rien, pas même de susciter de vilains relents chez le
spectateur. Il vaut mieux regarder Ebola Syndrome du même il rigolard que le Braindead, de Peter Jackson qui fonctionnait également sur la gradation goguenarde et les effluves hémoglobineux.
En réalité,
Ebola Syndrome,
produit par Wong Jing, appartient à un genre précis avec des codes
déterminés : la catégorie III, classification des films pour adultes
qui fait florès dans lindustrie HK. On pourrait reprocher au film deux
parties trop distinctes dont lune (la première) savère plus déjantée
et folle que lautre (la seconde). En sus de quelques autocitations qui
appuient trop clairement la référence à
The Untold Story
(Anthony Wong qui zigouille le patron et sa femme castratrice pour les
transformer en hamburgers prêts à déguster est flagrant) dont il est
une quasi-relecture. Osons :
Ebola Syndrome simpose presque comme une parodie volontaire d
Alerte! de Wolfgang Petersen que ce soit dans le sujet ou les scènes finales
Anthony Wong, serial killer malgré lui
Quand un individu
est armé de trop mauvaises intentions, il se pourrait quil contamine
son entourage par son odeur pestilentielle.
Ebola Syndrome
ne parle que de ça : de la pourriture humaine, dune humanité en perte
de vitesse, dindividus cramés jusquà los qui nont plus une once
dhumanité. Et il ny avait quAnthony Wong, avec son physique
particulier et sa propension à jouer des rôles extrêmes, pour incarner
une ordure pareille. Lacteur avait déjà marqué tous les spectateurs
courageux qui avaient succombés au précédent
Untold Story dans
lequel il incarnait un psychopathe. Pour faire un état des lieux,
lacteur est considéré comme lun des meilleurs acteurs de lex-colonie
et demeure célèbre pour être le spécialiste ès-catégorie III (
Erotic Ghost Story 2, de Peter Ngor). Les cinéphiles les plus sourcilleux souligneront ses rôles dans
A toute épreuve, de John Woo,
Full Contact, de Ringo Lam et plus récemment
Time and Tide, de Tsui Hark ou
Infernal Affairs, de Andrew Lau et Alan Mak. Pour tout ceux qui aimeraient découvrir la filmo de cet acteur dexception,
Ebola Syndrome
constitue une sorte de passage obligatoire tant lacteur trouve ici
sans conteste lun de ses rôles les plus barrés. A-Kai est un individu
pas franchement fréquentable, ordurier, cruel, inhumain, pervers,
raciste
qui transmet un virus à tout ceux qui mangent dans son
restaurant ou qui ont la malchance de croiser son chemin. Il va même
jusquà cracher sur les gens pour quils soient contaminés. Le syndrome
Ebola est si redoutable et pervers quil peut attaquer nimporte qui et
promet par conséquent une destruction humaine à grande échelle, à
géométrie variable...
Le passage le plus drôle du film est également le plus ironique :
lorsquon apprend quune personne sur dix millions sera immunisée
contre le virus après avoir été contaminée. Elle nen sera pas moins
porteuse et dangereuse pour autrui. Et la personne en question, cest
lui. La première audace de ce film, placé sous le signe de la farce
morbide, consiste à prendre comme protagoniste un antihéros qui incarne
le mal absolu, débarrassé du moindre scrupule ou dune quelconque forme
de compassion. Quil sagisse de se masturber dans la viande pour la
remettre aussitôt dans la chambre froide du restau ou de zigouiller la
femme de son boss en morceaux (les bras nous en tombent), notre homme
sait manier le hachoir avec dextérité et na rien à carrer des autres
bipèdes. Avec le recul, si le monstre Wong bouffe les autres acteurs,
il nen demeure pas moins que les personnages secondaires ne valent pas
mieux dans leur médiocrité et sont dessinés de manière si outrancière
quils deviennent vite des caricatures ambulantes. Tous sont
uniformément affreux, sales et méchants. Inutile de fait de chercher un
quelconque espoir. Cest peut-être dailleurs là où le bât blesse
finalement avec
Ebola Syndrome.
A force de tout traiter par le cynisme, on peut finir par se
désensibiliser, voire se désintéresser, du spectacle et ne trouver que
tout ce grand
rollercoaster ne ressemble finalement quà un
enchevêtrement de séquences trash sans grande ossature narrative. Mais
assez rapidement, on se rend compte que tout le récit tourne autour de
lordure (Anthony Wong) et sabîme volontairement dans un registre
ordurier pour pousser à réagir.
Le restaurant dans lequel échoue A-ka peut être perçu comme un vaste
bordel dans lequel les serveurs crachent dans le thé des clients. Le
jeu sur les dialogues se révèle passionnant parce que les restaurateurs
chinois disent entre eux des choses qui ne sont pas compréhensibles
pour les quidams, les convives, les étrangers etc. Ainsi, ils peuvent
se permettre dasséner les pires horreurs en ayant la chance de ne pas
être compris. Et souvent ces horreurs ont un caractère raciste. Pas la
peine de dénoncer cette méchanceté puisque le film en joue sciemment,
et bien sûr samuse avec les réactions probables du spectateur à la
fois hilare, perplexe ou gêné. Le niveau de frustration sexuelle chez
A-Ka est tel quil en est réduit au réflexe onaniste et, quand cela ne
lui suffit plus, au viol. Une scène dans un hôtel nous le montre
réclamer des prostituées pour satisfaire tous ses besoins longtemps
inassouvis. Sexualité brutale, désir et amour absents
Sans entrer dans
les détails vertigineux de ce film lipide qui parle mieux avec ses
images, disons que lexpérience vaut le détour ne serait-ce que pour
vérifier ses propres limites (peut-on rire de tout ?). Selon Yau, la
réponse est oui et il nous délivre la plus périlleuse des
démonstrations. Le cinéaste transgresse les tabous pour mieux titiller
notre impassibilité face aux images avec des viols, du cannibalisme,
ouvertement, sans détour, lucide, terrible, StreetTrashien et presque
surréaliste.
Raped by an angel : une histoire de viol et de vengeance où on fait la morale avec le sida
Présenté comme une suite de
Naked Killer (on peut également le trouver sous le titre
Naked Killer 2 alors que son seul point commun réside véritablement dans le casting),
Raped by an angel, de Wong Jing et Andrew Lau (oui, bien avant
Infernal affairs) est le premier dune longue série appelée les
«raped»
qui proposent plusieurs variations autour des viols et samusent à
transgresser les plus grands tabous: sida, inceste, pédophilie,
nazisme. Ce nest pas toujours très bien réalisé mais la conviction des
acteurs dans ce genre de précipités amoraux est toujours fascinante.
Lhistoire sattarde sur un jeune homme a priori accordé avec
lexistence qui en fait a juré de violer deux nanas dune pub. Son but
ne consiste pas seulement à violer la victime mais à la faire
moralement chanter et que les conséquences soient terribles. Si toute
la première partie est une histoire dagression qui renvoie beaucoup à
lesprit des
slasher (dans la première scène, le violeur
observe sa copine avec un masque façon Jason Vorhees ou lorsquil se
sert dun déguisement de clown pour lui faire peur), la seconde
sinscrit plus comme une histoire de vengeance où littéralement le
réalisateur fait intervenir les triades via une histoire de séduction
anecdotique.
Le grand sujet du film, cest le sida que Jing traite avec ironie et
mauvais goût, à travers un personnage féminin séropositif qui subit le
rejet dune de ses copines ou encore les scènes de viol où le cinéaste
insiste généreusement sur le violeur qui met son préservatif. Cest
plus dégueulasse quérotique dautant que, comme dans toute catégorie
III qui se respecte, les idées du film (le sida pourrait bien être un
moyen de se venger, la chantilly est plus efficace que la vaseline...)
cherche à heurter le spectateur. Malgré toutes les ignominies, le film
réussit à faire rire par sa propension à se moquer de ce que le
spectateur peut penser. Dans une scène surréaliste danniversaire, on
peut voir la mère dun chef des triades débiter des insanités et le
quota gore est assuré par une scène avec une tronçonneuse. Mais le film
reste plus violent par ce quil dit que par ce quil montre.
Daughter of darkness : Anthony Wong enquête sur une famille décimée
Daughter of darkness a eu un tel succès quil a engendré une suite (
Daughter of Darkness 2) ainsi qu'une variation masculine (
Brother of Darkness).
Sil bénéficie dune prestigieuse réputation, ce film a surtout le cul
entre deux chaises entre sa volonté de jouer à fond la carte de la
provocation (gros plans sur les cadavres ensanglantés, beaucoup
dironie, fin immorale, viols, vengeance etc.) et sa terrible
maladresse dans la dramaturgie qui se résume à des fragmentations et
des flash-backs montés à la serpe. Tel quel, cest lhistoire dun
Rape and revenge
misérabiliste au dernier degré: une jeune femme, sorte de Cendrillon
chinoise, tue toute sa famille parce quelle a été maltraitée par ses
soeurs et sa mère et violée par son père. Entre temps, un inspecteur
Anthony Wong, pervers comme toujours et son assistante mènent
lenquête (il tâte les seins des victimes pour déterminer lheure dun
décès, prend des photos avec les cadavres, essaye de mater une
demoiselle du balcon den face etc.). Les moments de comédie dignes de
Tinto Brass alternent avec des parenthèses tragiques façon sitcom sous
acide à la Oliver Stone (
Tueurs nés) avec des personnages tellement outrées quon ne sait sil faut rire, sémouvoir et seffrayer des situations.
Lambiguïté est tangible dans certains plans où le réalisateur mise sur
le voyeurisme du spectateur et se complaît à filmer un père de famille
qui mate sa fille sous la douche à travers un trou de serrure. Ce quon
y voit est aussi excitant que ce que lécrivain du
Quatrième Homme
(Paul Verhoeven) voyait, mais on ne peut sempêcher de penser à la
perversité de la situation. En filigrane, il critique le système
communiste chinois à travers des scènes musclées de délation forcée
dans un commissariat. Linspecteur balance même à un moment que «la
dénonciation est la vertu traditionnelle des chinois» et abuse de son
pouvoir sur ses contemporains. Latmosphère est légère alors que tout
ce qui se passe est monstrueux. Le dénouement, en particulier,
transforme lhorreur de lexistence en mélodrame ouvertement
dégueulasse. Ça ne fait que le rendre plus drôle et corrosif, aussi
nihiliste que pouvait lêtre par exemple
Female Trouble et sa fin choc ou même, plus tard, dans un genre différent, le si conspué
Dancer in the dark, de Lars Von Trier.
Red to kill : le diable shabille en rouge
Dès quil voit du rouge, un homme devient sexuellement agressif et
assassine ses proies. Comme en plus il dirige un hôpital pour jeunes
attardés mentaux et tombe amoureux dune Ming Ming qui rêve de devenir
danseuse, il va être très très méchant.
Red to Kill
est un cas précis dans la catégorie III. Il est réalisé par un
spécialiste du genre: Billy Tang. Et autant le savoir: le film vaut
pour la dernière demi-heure ultragore dune intrigue nihiliste qui
plonge dans un Hong Kong interlope. On peut samuser à créer des liens
avec les autres opus de la sélection comme
Raped by an angel
qui contient quasiment la même scène de procès où la jeune violée passe
presque pour la coupable (lagresseur est libéré faute de preuves
tangibles) et le même tueur schizophrène qui cache sa monstruosité sous
une apparence lisse et insoupçonnable. Dans le sillage des autres
catégories 3, les pourritures sont mises en avant (lobsession du rouge
vient dun traumatisme enfantin) et la morale nest pas sauve (la
conclusion se veut tragi-comique). Comme dans
Daughter of Darkness,
lhumour naît de la surenchère et de la cruauté du propos fièrement
assumé. Cest un peu la face sombre des films avec Jackie Chan. On
notera également que les femmes sont traitées comme des objets que lon
aime balancer sur des meubles. De quoi faire beugler les proféministes
frustrées qui trouveront ça scandaleux. Donc bonne nouvelle.
Run and Kill, Sympathy for Mister Vengeance (Kent Cheung)
Run and Kill, le second opus de Billy Tang proposé dans la sélection, constitue le
shockasia
qui fait montre de vraies ambitions visuelles et narratives. Cest une
réussite notable qui à aucun moment ne sent lapproximation ou le
bâclage. Les fils scénaristiques se rejoignent et le tout forme une
tragédie presque Shakespearienne cohérente. Bosseur infatigable, époux
modèle, père exemplaire, Cheng est ce qu'on appelle communément «un
type bien». Mais un après-midi, tout son petit paradis artificiel
implose lorsqu'il découvre sa femme, au lit, avec un autre homme. Il se
réfugie alors dans un bar où son destin bascule. Ivre mort, il engage,
par mégarde, un tueur à gages pour tuer sa femme et l'amant de
celle-ci. Le tueur s'exécute et réclame son dû. Cheng ne pouvant pas
payer, sa boutique est détruite et les ennuis s'accumulent : Cheng
provoque, en effet, la mort du frère d'un vétéran du Viêt-nam. Assoiffé
de vengeance, ce dernier, psychopathe notoire, kidnappe la mère et la
fille de Cheng.
Le film, pourvu dune vraie mise en scène et dun vrai regard de
cinéaste, narre donc une descente aux enfers convulsive qui démarre
dun confort familial presque américain (femme a priori aimante, gamine
adorable) pour sabîmer dans lhorreur et sur un postulat ouvertement
misogyne (si tes trop gentil avec ta femme, elle pourrait bien te
tromper derrière ton dos). Pour le personnage principal, brave bougre,
cest la perte de linnocence et la découverte que le monde contient
une part de monstruosité. Le film suit cette (dé)gradation qui
sintéresse au phénomène du dérapage et de la cause à leffet: comment
une succession dévénements tragiques va mener un personnage à sa
perte. Tang a recours à lironie dans certaines situations: largent
que la femme du protagoniste convoitait (elle semble sêtre mariée avec
lui que pour des raisons bassement pécuniaires) va servir à payer un
homme pour la liquider. Certains pourront toujours dire que le film
pousse le mauvais goût jusquau chantage émotionnel avec une histoire
de vengeance où, comme dans
Ebola Syndrome,
une petite fille se fait calciner en direct. Oui mais voilà, loin de
ressembler à une babiole comme le genre catégorie III en produit des
quantités hallucinantes, la tonalité plus sérieuse de ce film très
sombre impressionne. La réussite est également redevable à un excellent
acteur: Kent Cheng que lon a déjà vu dans
Le parrain de Hong Kong et
Crime Story
et qui na pas son pareil pour communiquer des émotions fortes en en
faisant le moins possible. Ce film a certainement dû servir
dinspiration à Park Chan-Wook pour réaliser
Sympathy for mister Vengeance.
Article tiré de DVDrama.com